Vous en avez 3, 5, peut-être 10 dans votre placard. Le jean est le vêtement le plus vendu sur la planète : 2,3 milliards d'unités par an. Vous l'achetez 40, 60, 200 euros. Vous ne savez presque rien de lui.
Le coton, matière première n°1
Un jean pèse environ 600 grammes. Il contient de 80 % à 100 % de coton, plus un peu d'élasthanne, du polyester dans le fil, des rivets en zinc, un bouton en laiton, des étiquettes en cuir ou en similicuir.
Le coton, lui, sort principalement de :
- Inde (23 % de la production mondiale).
- Chine (22 %) — dont une part significative du Xinjiang, région sous très forte controverse pour travail forcé (les grands groupes occidentaux se sont pour la plupart retirés depuis 2020).
- États-Unis (16 %) — Texas surtout.
- Brésil, Pakistan, Turquie, Ouzbékistan.
Un jean = ~1 kg de coton brut. Pour produire ce kilo, il a fallu, en moyenne, 7 500 à 10 000 litres d'eau, dont une bonne part en irrigation de plaines déjà en stress hydrique (mer d'Aral, plaines de l'Ouzbékistan).
La route du jean
- Le coton est récolté (souvent à la main) en Inde ou en Ouzbékistan.
- Il est expédié en Turquie ou au Bangladesh pour être filé.
- Le fil part en Chine ou en Italie pour être teint à l'indigo.
- Il rejoint des usines de tissage (Chine, Turquie, Tunisie) qui produisent le denim en rouleaux.
- Le rouleau part en atelier de confection : Bangladesh, Vietnam, Cambodge, ou Turquie.
- Le jean brut est envoyé dans un atelier de délavage — souvent Xintang, en Chine, capitale mondiale du denim (200 millions de jeans par an).
- Il transite par un port (Shenzhen, Ho Chi Minh, Istanbul).
- Il arrive dans un entrepôt européen (Rotterdam, Anvers, Le Havre).
- Il est distribué dans une boutique.
Distance totale parcourue : environ 65 000 km. Un jean fait, littéralement, plus d'une fois et demi le tour de la Terre avant d'entrer chez vous.
Xintang : la ville qui teint le monde en bleu
À une heure de Canton, la petite ville de Xintang (Chine) produit plus de 60 % du denim mondial. Ses rivières sont bleues à l'œil nu. En 2010, Greenpeace y a mesuré des concentrations en cadmium, chrome et mercure jusqu'à 128 fois supérieures aux normes. Depuis, la Chine a mis en place des stations d'épuration ; la situation s'améliore lentement, mais Xintang reste l'exemple type d'une ville-usine dont l'existence sert un objet qu'aucun de ses habitants n'a envie de porter.
« La teinture à l'indigo est la seule industrie où plus le pantalon est délavé, plus il a pollué. » — Rapport ADEME, 2022
Le délavage : là où c'est vraiment sale
Le look "usé, déchiré, effet stone-wash" que vous adorez est obtenu par :
- Pierre ponce broyée dans des tambours industriels avec les jeans.
- Sablage à haute pression (silicose des ouvriers ; interdit dans plusieurs pays).
- Permanganate de potassium pour éclaircir des zones ciblées.
- Enzymes et bains chimiques répétés (parfois 20 étapes).
Chaque étape rejette de l'eau chargée en produits. Un jean "brut", non délavé, consomme 4 à 5 fois moins de ressources qu'un jean "vintage-look".
Le bilan complet
- 💧 Eau : 7 500 à 10 000 litres (culture du coton + teinture + délavage).
- 🌍 CO₂ : 25 à 33 kg par jean sur tout le cycle.
- 💰 Coût de fabrication réel : entre 3 et 12 dollars.
- 💸 Prix de vente : entre 40 et 300 euros. La marge sur le nom fait tout.
Ce que ça révèle
Le jean est le portrait parfait de la mondialisation vestimentaire : une matière première d'un continent, transformée dans un deuxième, cousue dans un troisième, vendue dans un quatrième. Il coûte plus cher à faire voyager qu'à faire. Il pollue plus à être "vieilli" qu'à être neuf. Il finit dans une décharge du Chili (le désert d'Atacama reçoit chaque année 39 000 tonnes de vêtements usagés, jeans en tête). La prochaine fois que vous en enfilez un, vous savez ce que vous portez : une carte de la planète cousue en indigo.


