Quand vous envoyez un message à New York depuis Paris, vous n'utilisez pas un satellite. Vous utilisez un câble en fibre optique de 25 millimètres de diamètre, posé sur le fond de l'Atlantique entre Brest et Long Island en 1998. Et il y a 99 % de chances pour que votre voisin l'utilise au même moment.
L'humanité repose sur 530 câbles sous-marins, soit 1,4 million de kilomètres de fibre. C'est ce qui transporte 99 % du trafic Internet intercontinental, 10 000 milliards de dollars de transactions financières par jour, et la quasi-totalité des communications militaires alliées. Et ces câbles sont en grande partie sans protection.
Une infrastructure du XIXᵉ siècle, pour un monde du XXIᵉ
Les premiers câbles télégraphiques transatlantiques datent de 1858. La logique n'a pas changé : on pose un tuyau sur le fond marin, on espère que personne n'y touche. Aujourd'hui un câble moderne (12 paires de fibres) peut transporter 500 térabits par seconde. Mais sa coque est à peine plus épaisse qu'un tuyau d'arrosage. Un chalutier qui traîne son ancre peut le sectionner en quelques secondes.
Chaque année, on dénombre 150 à 200 incidents de câbles sectionnés dans le monde. La plupart sont des accidents (pêche, ancres, séismes sous-marins). Mais une poignée, de plus en plus, sont autre chose.
Le Yantar et les sous-marins fantômes
Depuis les années 2010, l'OTAN observe une activité inhabituelle de navires russes spécialisés à proximité des câbles stratégiques. Le plus connu : le Yantar, officiellement « navire océanographique », équipé de sous-marins de poche capables de descendre à 6 000 mètres. Repéré au-dessus de câbles en mer d'Irlande, en Méditerranée, dans le Golfe de Gascogne, près des câbles Marea (Microsoft) et Hibernia.
La Russie possède une unité dédiée, le GUGI (Direction principale de la recherche en haute mer), dépendant directement du ministère de la Défense. Sa mission, jamais reconnue officiellement : cartographier, et le cas échéant, sectionner.
« Nous voyons un niveau d'activité sous-marine russe que nous n'avons pas vu depuis la Guerre Froide. » — Amiral James Foggo, OTAN, 2017 (toujours valide en 2026)
Les incidents qui ne sont pas des accidents
- Octobre 2023, mer Baltique : câbles entre Estonie et Finlande, gazoduc Balticconnector, sectionnés à quelques heures d'intervalle. Cargo chinois NewNew Polar Bear identifié comme suspect.
- Janvier 2022, Svalbard : câble reliant le Spitzberg au continent norvégien — un des plus stratégiques pour la surveillance arctique — coupé. Aucune explication.
- Mars 2024, mer Rouge : 4 câbles majeurs sectionnés par l'ancre d'un cargo coulé par les Houthis. 25 % du trafic Asie–Europe perturbé.
- Décembre 2024, Baltique encore : câbles Estlink 2 et plusieurs lignes télécoms. Pétrolier de la « flotte fantôme » russe interpellé.
Qui possède quoi
Pendant longtemps, les câbles appartenaient à des consortiums d'opérateurs télécoms. Depuis 2015, ce sont les GAFAM qui posent l'essentiel des nouveaux câbles :
- Google : 22 câbles, dont Dunant (USA–France) et Equiano (Europe–Afrique)
- Meta : 17 câbles, dont 2Africa (45 000 km autour de l'Afrique)
- Microsoft : Marea (USA–Espagne), 6 600 km
- Amazon : entre dans le jeu depuis 2023
Résultat troublant : l'infrastructure critique de l'Internet mondial est privée, américaine, et opaque. Aucun État européen n'a de vision complète sur les câbles qui le traversent.
Le scénario qui empêche les militaires de dormir
Un acteur hostile coupe simultanément 5 à 10 câbles transatlantiques majeurs. Les marchés financiers européens ne peuvent plus communiquer avec Wall Street. Les bourses ferment. Les paiements interbancaires s'arrêtent. Les services cloud (AWS, Azure) deviennent partiellement inaccessibles. La réparation d'un câble prend 2 à 8 semaines. Il existe seulement une soixantaine de navires câbliers dans le monde entier.
Ce n'est pas un scénario de film. C'est un brief qui circule dans toutes les capitales de l'OTAN depuis 2022. Et la réponse, pour l'instant, c'est : on regarde, on surveille, on espère.


