Tout le monde parle du lithium. Presque personne ne parle du graphite. C'est pourtant, en poids, le premier matériau d'une batterie lithium-ion — l'anode — deux à trois fois plus abondant que le lithium lui-même. Une batterie de voiture électrique de 75 kWh contient environ 70 kg de graphite.
Un matériau, deux origines
Le graphite est du carbone cristallisé. Il existe sous deux formes utilisables en batterie :
- Graphite naturel : extrait de mines, purifié, sphéronisé, enrobé.
- Graphite synthétique : fabriqué à partir de coke de pétrole ou de brai de houille, chauffé à 3 000 °C. Plus pur, plus stable, meilleur pour les charges rapides — mais très énergivore.
Aujourd'hui, environ 60 % du graphite d'anode utilisé dans le monde est synthétique. Le reste est naturel.
La domination chinoise
- Extraction mondiale : ~1,6 million de tonnes/an. Chine : ~65 %.
- Raffinage et sphéronisation : Chine ~93 %.
- Graphite synthétique : Chine ~90 % de la production mondiale.
Les mines chinoises se concentrent surtout dans le Heilongjiang et le Shandong. Mais ce qui rend la Chine irremplaçable, c'est la sphéronisation (rendre les grains ronds pour qu'ils s'empilent bien dans l'anode) — un procédé lourd, polluant, où 70 % de la matière est perdue au passage. Résultat : même du graphite australien ou mozambicain doit passer par la Chine pour devenir une anode.
« Sans graphite chinois, la production mondiale de batteries s'arrête en 90 jours. » — Simon Moores, Benchmark Mineral Intelligence, 2023
Les tentatives d'échappement
- Syrah Resources (Australie) exploite la mine de Balama au Mozambique et construit une usine d'anodes à Vidalia (Louisiane).
- Northern Graphite (Canada) et Nouveau Monde Graphite (Québec) montent des projets intégrés mine-anode.
- POSCO et SK On (Corée) investissent lourdement dans le graphite synthétique domestique.
Mais aucun de ces projets ne dépasse quelques dizaines de milliers de tonnes par an. La demande mondiale passera de 1,6 Mt aujourd'hui à environ 5 Mt en 2030.
Ce que ça révèle
Le graphite est le trou noir de la chaîne électrique : on le voit à peine, mais tout y tombe. Chaque recharge de smartphone, chaque kilomètre en voiture électrique passe, physiquement, par ce carbone cristallisé. La matière la plus banale du monde — du crayon à papier — est aussi la plus stratégique.


