Le cuivre est le sang de la transition énergétique. Sans lui, aucun électron ne circule. Aucune éolienne ne tourne. Aucune Tesla ne démarre. Aucun data center ne s'allume. Et pourtant, à l'horizon 2035, il pourrait manquer 10 millions de tonnes de cuivre par an à la planète — soit l'équivalent de la production annuelle du Chili, du Pérou et du Congo réunis.
Cette pénurie annoncée n'est pas un scénario catastrophe. C'est le consensus des grands cabinets miniers (S&P Global, BloombergNEF, Wood Mackenzie). Et elle est en train de déclencher la première grande guerre géopolitique des métaux verts.
Pourquoi le cuivre est irremplaçable
Le cuivre a un avantage physique qu'aucun autre métal courant ne possède : c'est le meilleur conducteur électrique après l'argent, à un prix industriel. On ne le remplace pas. On ne le miniaturise pas. Chaque kilowatt-heure transporté sur Terre passe par du cuivre.
- Voiture thermique : 20 kg de cuivre
- Voiture électrique : 80 kg
- Bus électrique : 370 kg
- Éolienne terrestre : 3 à 5 tonnes
- Éolienne offshore : 15 tonnes
- 1 km de câble haute tension : environ 4 tonnes
- Data center IA moyen : plusieurs milliers de tonnes
L'Agence internationale de l'énergie estime que la demande de cuivre pour la seule transition énergétique va être multipliée par 2,7 entre 2020 et 2040. Ajoutez la demande chinoise, l'électrification des transports, les data centers IA, et vous obtenez un mur.
Le problème : on ne trouve plus de gisements
Depuis 2010, les majors mondiaux (BHP, Rio Tinto, Freeport, Glencore, Codelco) ont dépensé plus de 200 milliards de dollars en exploration. Résultat : la découverte de gisements majeurs s'est effondrée. Les meilleurs gisements ont déjà été trouvés au XXᵉ siècle. Ceux qui restent sont plus profonds, moins concentrés, plus polluants et politiquement plus risqués.
La teneur moyenne des mines chiliennes est passée de 1,4 % à moins de 0,6 % en 30 ans. Il faut désormais bouger plus du double de roche pour produire la même quantité de métal. Résultat : plus d'énergie, plus d'eau, plus d'émissions… pour moins de cuivre.
« Le monde n'a jamais construit assez de mines de cuivre pour supporter à la fois la transition énergétique et la révolution de l'IA. Il faudrait ouvrir une nouvelle mine de la taille d'Escondida tous les ans. » — Robert Friedland, Ivanhoe Mines, 2024
La géographie du pouvoir
La production mondiale est ultra-concentrée :
- Chili : 24 % (Codelco, BHP Escondida — la plus grande mine du monde)
- Pérou : 10 %
- RD Congo : 10 %, en forte hausse — sous contrôle largement chinois
- Chine : 8 % de la mine, mais 45 % du raffinage mondial
- États-Unis : moins de 5 % — la plus grande économie du monde ne produit quasiment plus son propre cuivre
Le vrai verrou est chinois. Comme pour les terres rares, la Chine ne domine pas tant l'extraction que le raffinage. Sans les raffineries chinoises, le concentré de cuivre péruvien ou congolais ne devient jamais du câble utilisable.
La ruée sur le Congo
En dix ans, la Chine a racheté ou co-financé les principales mines de cuivre-cobalt du Katanga : Tenke Fungurume (CMOC), Kamoa-Kakula (partiellement), Sicomines. Officiellement des joint-ventures. Dans les faits, le concentré part vers les fonderies de Yantai, Chifeng et Jinchuan. Le Congo est en train de devenir la mine à ciel ouvert de Pékin.
Les nouveaux fronts
Trois zones sont désormais convoitées, avec les risques que cela implique :
- Le Panama : la mine de Cobre Panamá (Quantum Minerals) a été fermée par la Cour suprême en 2023 après des manifestations massives. Elle représentait 1,5 % de la production mondiale. Elle est toujours à l'arrêt.
- La Zambie et la RD Congo : le "Copperbelt" africain, cœur du deal Chine-Afrique.
- Les grands fonds océaniques : le pré-projet de The Metals Company vise les nodules polymétalliques du Pacifique (Zone de Clarion-Clipperton). L'Autorité internationale des fonds marins vient d'autoriser un premier cadre d'exploitation en 2025. Un nouveau front s'ouvre.
Ce qui va se passer
D'après Goldman Sachs, le cuivre était à environ 4 $/livre en 2020. Il pourrait dépasser 15 000 $ la tonne (soit ~7 $/livre) dès 2027 et grimper structurellement. Cela signifie :
- Renchérissement massif des voitures électriques et des installations renouvelables
- Nouveau pouvoir de blocage pour la Chine sur toute la chaîne verte occidentale
- Tensions accrues avec les pays producteurs (nationalisations, hausses de royalties, révisions de contrats)
- Explosion du vol de cuivre et du trafic mondial (déjà 1 % de la production mondiale disparaît chaque année dans le marché noir)
La transition énergétique était vendue comme un affranchissement du pétrole. Elle sera peut-être surtout un asservissement au cuivre — et à ceux qui le contrôlent. La prochaine crise de l'énergie ne viendra pas des puits. Elle viendra des mines.


