1,2 milliard de voitures électriques d'ici 2040. Chacune contient entre 8 et 60 kilos de lithium. Multipliez. Le résultat fait peur à tous les ministères de l'énergie de la planète : nous allons devoir multiplier par 40 la production mondiale en quinze ans. Et personne ne sait comment.
Le lithium est devenu, en silence, le nouveau pétrole. Sauf qu'il est concentré dans encore moins de pays que les hydrocarbures, et que sa chaîne de transformation est, à 65 %, entre les mains d'un seul acteur : la Chine.
Le « Triangle du lithium »
Trois pays, un triangle dessiné dans le désert d'Atacama : Chili, Argentine, Bolivie. À eux trois, ils détiennent près de 60 % des réserves mondiales connues. Sous leurs salars — d'immenses lacs salés asséchés — dort une saumure riche en lithium qu'il suffit de pomper, d'évaporer au soleil, puis de raffiner.
- Chili : 9,3 millions de tonnes de réserves. Salar d'Atacama. Production stable, exportée vers l'Asie.
- Argentine : 4 millions de tonnes. Province de Jujuy. Boom minier en cours, multinationales chinoises en première ligne.
- Bolivie : 21 millions de tonnes, le plus grand gisement de la planète. Mais une production presque nulle — incapacité technique et instabilité politique.
« Le lithium n'est pas une matière première. C'est une condition de souveraineté. » — Rapport du Sénat français, 2024
L'Australie, le rival qui change la donne
Hors triangle, un seul pays compte vraiment : l'Australie. Mais le lithium y est extrait d'une roche dure (le spodumène), plus coûteuse à traiter. Canberra produit aujourd'hui près de la moitié du lithium mondial — et l'expédie presque intégralement en Chine pour transformation. Boucle bouclée.
Pourquoi la Chine a déjà gagné la première manche
Pékin a appliqué au lithium la même méthode qu'aux terres rares : ne pas chercher à tout extraire, mais verrouiller le raffinage. Aujourd'hui :
- 65 % du lithium raffiné mondial vient de Chine
- 78 % des cellules de batteries lithium-ion sont produites en Chine
- Six des dix premiers fabricants mondiaux de batteries sont chinois (CATL, BYD, CALB…)
Tesla, Volkswagen, Ford, Stellantis : tous dépendent, à un moment de leur chaîne, d'une usine chinoise. L'Inflation Reduction Act américain de 2022 a tenté de casser cette dépendance avec 369 milliards de dollars d'incitations. Trois ans plus tard, l'écart se réduit à peine.
Le coût caché : eau et conflits sociaux
Extraire 1 tonne de lithium nécessite 2 millions de litres d'eau — dans le désert le plus aride de la planète. Les communautés indigènes du salar d'Atacama voient leurs nappes phréatiques s'effondrer. Au Chili, des manifestations bloquent régulièrement les routes minières. En Bolivie, la nationalisation du secteur en 2008 a gelé la plupart des projets occidentaux.
L'Europe, elle, redécouvre des gisements oubliés : Allemagne (vallée du Rhin), Portugal, République tchèque, et même France (Massif central, projet Imerys d'Échassières). Mais aucune mine ne sera opérationnelle avant 2028-2030. Pendant ce temps, chaque batterie produite en Europe arrive avec une étiquette invisible : « contient un fragment de souveraineté chinoise ».
Le scénario noir
En 2024, Pékin a interdit l'exportation de plusieurs technologies clés de transformation du lithium et du graphite. Le message est clair : vous pouvez avoir le minerai, vous n'aurez pas le savoir-faire. Si demain la Chine décidait, à l'occasion d'une crise géopolitique (Taïwan, mer de Chine), de restreindre l'export de batteries finies, la transition énergétique occidentale s'arrêterait net.
La guerre du lithium n'est pas une guerre future. Elle est déjà perdue à 80 %. Et personne, à part une poignée d'analystes, n'ose le dire à haute voix.


