Ressources stratégiques

Uranium : le Niger, la France, et la mine que Paris a perdue

Pendant 50 ans, l'électricité française a été alimentée en uranium par le Niger. En 2024, la junte a mis fin au contrat d'Orano. Enquête sur la fin d'un empire nucléaire.

13 mai 2026·8 min de lecture·Par la rédaction STRATES
Uranium : le Niger, la France, et la mine que Paris a perdue

Le 20 juin 2024, dans un communiqué de deux lignes, la junte nigérienne annonce le retrait du permis d'exploitation de la mine d'Imouraren à la société française Orano (ex-Areva). Peu d'observateurs ont saisi la portée symbolique du geste : c'est la fin d'une histoire de soixante ans pendant laquelle l'électricité française a été, en partie, alimentée par le sable du désert saharien.

Le grenier atomique

La France a démarré son programme nucléaire civil en 1974, après le premier choc pétrolier. Pour tenir, elle avait besoin d'uranium, beaucoup d'uranium. Elle en a trouvé au Niger, ex-colonie devenue indépendante en 1960, dans le désert d'Aïr autour de la ville d'Arlit. Trois mines : Somaïr (à ciel ouvert, dès 1971), Cominak (souterraine, 1978–2021), Imouraren (jamais mise en exploitation, mais l'un des plus gros gisements du monde).

Pendant des décennies, le Niger a fourni 15 à 25 % de l'uranium consommé par EDF. Une part variable, jamais dominante — la France s'est aussi appuyée sur le Canada, l'Australie, le Kazakhstan — mais politiquement essentielle. La ville d'Arlit, en plein désert, doit son existence à Areva.

La rupture

Le 26 juillet 2023, un coup d'État militaire renverse le président nigérien Mohamed Bazoum. La nouvelle junte, le CNSP, dénonce publiquement la « prédation » française : elle affirme que le Niger, deuxième producteur d'uranium d'Afrique, reste l'un des pays les plus pauvres du monde, et que le prix payé par Orano est largement inférieur au marché spot.

En quelques mois, tout s'effondre :

  • Septembre 2023 : la France retire son ambassadeur et ses 1 500 soldats de la base de Niamey.
  • Juin 2024 : retrait du permis d'Imouraren (~200 000 tonnes de réserves, ~5 % du total mondial).
  • Décembre 2024 : Orano perd le contrôle opérationnel de Somaïr, la dernière mine active.

Qui prend la place ?

Officiellement, personne. En réalité, plusieurs acteurs se positionnent :

  • Rosatom (Russie), déjà présente via Uranium One dans les pays voisins.
  • CNNC (China National Nuclear Corp) et China General Nuclear, très actifs en Namibie et prêts à investir au Sahel.
  • Des groupes turcs et émiratis en soutien logistique.

La présence militaire russe (Africa Corps, ex-Wagner) sert de garantie sécuritaire aux investissements miniers, exactement comme elle le fait déjà au Mali (or de Barrick) et en Centrafrique (diamants).

Est-ce grave pour la France ?

À court terme, non. EDF détient environ 2 à 3 ans de stocks stratégiques. Et la France a diversifié : selon Euratom, ses principaux fournisseurs sont désormais le Kazakhstan (~40 %), le Niger (~20 %) (le temps que le contrat s'éteigne) et l'Ouzbékistan (~15 %). À moyen terme, en revanche, deux problèmes :

  • Le Kazakhstan (Kazatomprom, premier producteur mondial avec 43 % du marché) est enclavé — pour exporter, l'uranium passe par la Russie (Saint-Pétersbourg) ou par le corridor Caspienne–Bakou (long, cher, fragile).
  • L'ouverture de nouvelles mines au Canada (Cameco, Nexgen) et en Australie prend 10 à 15 ans, à un moment où la demande mondiale d'uranium doit doubler d'ici 2040 avec la relance nucléaire (SMR, EPR2, Chine, Inde).
« Perdre le Niger, ce n'est pas perdre du volume — c'est perdre une option. Et dans le nucléaire, ce sont les options qui font la souveraineté. » — Teva Meyer, géographe de l'énergie, 2024

Ce qui se joue vraiment

La fin du contrat d'Imouraren n'est pas seulement un revers commercial pour Orano. C'est le signal que le modèle Françafrique de l'uranium — matière première extraite au sud, transformée et consommée au nord — est terminé. Les pays producteurs veulent désormais leur part de la valeur ajoutée, et sont prêts à changer de partenaire pour l'obtenir. Le Niger deviendra probablement le premier laboratoire d'un uranium sino-russe circulant hors du système occidental.

Pour la France, ce n'est pas la fin du nucléaire. C'est la fin d'une illusion : celle d'avoir un grenier permanent. À partir de maintenant, chaque kilo d'uranium se paiera au prix du marché mondial, et se disputera avec Pékin, Delhi et Moscou.

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